J’embrasse mes parents. Je les serre fort contre mon cœur et perçois alors l’angoisse qu’ils tentent de dissimuler. La mienne en est percutée. Je vacille. L’étreinte est à la fois douloureuse et emprunte de fierté. Ce que je m’apprête à faire, ils ne l’ont jamais fait. La séparation est difficile, comme s’ils allaient perdre leur fille, comme si j’allais perdre le fil de ma vie. Ce qu’eux et moi ne savions pas alors, c’est que j’allais, non pas me perdre mais me trouver et m’enrichir de cette rencontre avec l’altérité
Je quitte la maison familiale de Boissy, mon cocon, ma chambre et mon jardin, les posters de Madonna aux murs, un sac sur le dos, des vêtements chauds et des petits cadeaux, pour 5 semaines, en terre chilienne.
C’est Julien, mon amoureux, qui me conduit à l’aéroport. Il n’en a pas envie. Le silence nous envahit. Ma gorge se serre, mon estomac se noue et des larmes ruissellent de mes yeux, sur mes joues, jusqu’à mon cou. Je n’ose pas tourner la tête pour le regarder mais je peux sentir et deviner, à sa respiration, au silence écrasant qui règne dans la voiture, mis à part le son enjoué de UB40, que lui aussi est en train de pleurer.
Une heure passe. Une heure de larmes silencieuses, de ventre douloureux, de respiration empêchée. Une heure qui en semble dix.
Arrivés à l’aéroport Charles de Gaulle. Où se garer? Vers quelle entrée se diriger? Quel couloir emprunter? Où attendre? Autant de questions qui occupent, le temps d’un instant, notre esprit et sèchent nos larmes, sans pour autant nous apaiser.
Trois heures d’attente avant l’embarquement! Trois heures silencieuses, à se toucher, à s’enlacer, se humer, s’embrasser, se regarder dans les yeux, jusqu’à y apercevoir nos cœurs, brulants d’amour et de peurs. Trois longues heures d’interrogations aussi, où le mental s’emballe, tel un cheval fougueux, impossible à dompter. Pourquoi ce besoin de partir? Pourquoi s’éloigner d’eux, de lui mon amoureux? Pourquoi est ce à la fois vital et douloureux? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Trois heures qui en semblent dix.
Julien semble fort mais l’est il réellement? A ses côtés, je pleure inlassablement.
Cette fois, c’est l’heure!
Dernier baiser. Je pleure toujours. Il pleure aussi. Je souffre du choix que j’ai fait de partir. Il souffre du choix qu’il a fait de ne pas me retenir, de me laisser aller vers ma liberté, me construire, me découvrir. Je l’admire pour ça. Je l’aime. Il m’aime. Il s’en va. J’avance, dans l’autre sens, vers la fil d’attente.
Commence alors une errance, les yeux mouillés, le cœur brisé, je ne vois rien, je n’entends rien, je suis partie dans mes pensées. Tel un zombi, mon passeport je sors, la barrière je passe, les marches je monte pour enfin m’asseoir, là, juste à côté de la porte d’embarquement. Mon corps se détend doucement jusqu’à l’arrivée des hôtesses. Une fois de plus, il s’emballe. Il bat la chamade. Des sueurs froides remontent telles des vagues le long de mon dos. Je vacille à nouveau. Je n’ai encore jamais pris l’avion! Enfin, de mon plein gré. Je l’ai pris une fois, c’est vrai, il y a longtemps déjà. J’avais 8 ans, le fémur cassé, le bassin et la jambe entièrement plâtrés. Transfert Grenoble/Arpajon pour l’opération. Autant dire que ça ne compte pas!
J’avance tant bien que mal dans ce long couloir qui relie la salle d’embarquement à l’avion. Ballotée de droite à gauche par les habitués, qui me dépassent, le pas alerte et pressé. J’arrive devant la jonction. Drôle d’impression. Je passe un pied par dessus puis l’autre. C’est fait, je suis montée. Je suis dans un avion. Que c’est grand! Très grand! Je cherche ma direction, mon numéro, ma place. J’ai chaud, très chaud, aussi chaud que cet avion est grand. Je regarde à droite, à gauche, devant, derrière, des sièges, des allées, des coffres, encore des sièges et des hôtesses, des WC. La tête me tourne et je m’écroule enfin, au bon endroit, à ma place pour ce premier vol. D’ici quelques heures, cela recommencera. Un avion ne suffit pas pour un voyage comme celui là. Un deuxième m’attend déjà. Je ferais d’abord France/USA puis USA/Chili.
Une secousse et l’avion commence à rouler. L’hôtesse déroule les procédures d’urgence et de sécurité. Pas de quoi me rassurer. L’avion roule de plus en plus vite, je m’accroche à mon siège. Il lève le nez, je suis plaquée à mon dossier. Les roues quittent le sol, décollage effectué. Je peux commencer à souffler, un peu.
Tant de peur et d’excitation mélangées! Quelle sensation enivrante que le décollage, finalement ça me plaît. Le sourire réapparaît.
L’avion monte de plus en plus haut dans les airs mais mon regard s’accroche à la Terre. Je l’ai quittée mais elle est là, toute petite, sous mes pieds.
L’émotion de ce premier vol passée, enfin atténuée, revint l’anxiété et les larmes, qui à priori, n’avaient pas assez coulées!
Par chance, mon voisin de vol est chilien et affable. Il accueille ma fragilité et tente de me changer les idées. Il me raconte son histoire, son départ du Chili vers la France, comment il y a créé une école artistique, non loin de chez moi, tout prêt même, là où habite mon amie Cécile. Le temps passe vite et bien auprès de lui.
L’arrivée sur New York est saisissante. Pourtant, il fait nuit. Une première éblouissante pour moi que de survoler une ville entière, plongée dans l’obscurité, dont on ne devine les contours, les allées, les bâtiments, les quartiers qu’à la lumière des milliers de lampadaires allumés. J’ai l’impression de rêver. Je suis ébahit. Sans mot, juste la mine réjouit.
L’avion débute son atterrissage. Le nez pique. Mon corps est attiré de tout son poids vers l’avant et je sens la ceinture de sécurité me retenir, non sans pression sur ma vessie. Ne pas faire pipi, ne pas faire pipi, ne pas faire pipi. Ne pas s’écraser, ne pas s’écraser, ne pas s’écraser. C’est pas bientôt fini? Dix mètres du sol. Roues posées. Pression relâchée mais corps secoué. Freinage. Je suis arrivée. Je suis en vie et je n’ai pas fait pipi.
Me voilà donc aux Etats Unis, à mi chemin entre la France et le Chili, pour 4 heures d’escale. Mon voisin de vol et moi même décidons de profiter de ce temps pour continuer à papoter ensemble, après être passé par la case WC, toilette de chat, et petits achats. Le temps passe vite ainsi.
Nouvel embarquement.
Cette fois je suis toute excitée de revivre les sensations du décollage et de l’atterrissage. Je monte d’un pas enjoué dans l’avion, sans hésitations, comme je serais montée dans un manège de fête foraine.
Mon voisin de vol n’est plus mon voisin de vol. Je le vois, assis à quelques rangées de moi. Sourire et signe de la main. Adieux et merci l’ami de ta gentillesse et de ta compagnie, de la poésie de ta vie.
A mes côtés cette fois, une jeune fille, chilienne également mais plus réservée. Elle baisse le nez. Elle parle espagnol. Je parle français. La rencontre ne se fait pas. Nous n’échangeons pas. Je suis mal à l’aise. Je voudrais lui parler mais les mots ne sortent pas. Mon esprit est contrarié et ne fait qu’y penser. « Si tu commences comme ça, t’es mal barrée! » « Que va t elle penser de la politesse des français? » « Tu ne joues pas ta vie, vas y, lance toi Aurélie » « T’es vraiment nulle ma pauvre fille »… Mon ventre bulle, aérophagie encore et toujours, le sommeil ne vient pas, angoisses de retour. Le temps est long dans ces conditions.
« Santiago, 15 min ». Bientôt la fin du supplice. Atterrissage. Je me lève et prend mes affaires, elle aussi. Je lâche en français un petit « au revoir » accompagné d’un petit sourire pincé.
Pour terminer cette épopée : bagages, douanes et autres formalités.

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